RIEN QUE DE LA TERRE, ET DE PLUS EN PLUS SECHE

RIEN QUE DE LA TERRE, ET DE PLUS EN PLUS SÈCHE – film (18min) / installation. Langue originale : kurde.

FILM – Deux jeunes hommes sont installés dans le désert. Aucune âme à l’horizon. Ils attendent le retour d’un troisième homme parti en éclaireur. Les deux équipes restent en contact grâce à des radios. L’éclaireur explique le chemin qu’il accomplit, et l’étendue désertique toujours plus vaste devant lui. Il raconte l’espoir qu’il place dans chaque pas qu’il fait. Les deux jeunes hommes restés en arrière écoutent ; ils projettent leurs espoirs dans le futur et l’autre côté du désert. Mais la qualité du signal radio commence à faiblir. Des crépitements se font entendre sur la liaison. De plus en plus fortement. D’abord indéchiffrable, la voix finit par disparaître. Les deux jeunes hommes se retrouvent dès lors seuls et sans nouvelles. Doivent-ils se lancer en avant ? Rester où ils sont ? La réponse qu’ils imagineront est finalement un paradoxe : que croire est aussi essentiel qu’est la conscience que croire est vain.

CREDITS – avec Mehmet Korkut, Mazlum Adıgüzel & Baver Doğanay. Traduction kurde par Kawa Nemir. Production Romain Kronenberg.

SO LONG AFTER SUNSET AND SO FAR FROM DAWN

SO LONG AFTER SUNSET AND SO FAR FROM DAWN – 2014-15 – film (7min) / installation. Langue originale : kurde.

FILM – Oscillant entre naissance et déclin du jour, la nuit plonge les bâtiments en ruine de Ani (ancienne capitale arménienne) et les bâtiments en construction de Mardin (à la frontière syrienne) dans les lueurs bleutées de leurs propres destins, entre passé et futur, dans un présent incertain. Des sous-titres accompagnent les images où un dialogue se noue entre titans et dieux, deux entités mythologiques opposées symbolisant le mécanique et l’organique, l’ordre et le désir, et révèlent leur irréconciliabilité tragique.

INSTALLATION – L’installation So long after sunset and so far from dawn se compose d’un écran et de deux photographies présentés côte à côte, tous de hauteur égale et constituant une fresque. Dans le film, une voix kurde sous-titrée, traitée musicalement et accompagnée d’autres éléments musicaux, déroule le dialogue imaginaire entre un Titan et un Dieu.

CREDITS film, musique, texte et photographies de Romain Kronenberg / traduction kurde de Kawa Nemir / avec les voix de Mehmet Korkut et Mazlum Adıgüzel.

CATALOGUE DU 61ème SALON DE MONTROUGE – Guillaume Désanges

Le musicien et cinéaste Romain Kronenberg développe un travail de l’épure et de la précision, une manière de sublimer une complexité des affects et des pensées dans la simplicité de l’objet (matériel et cinématographique).

Il conçoit des installations hybrides, sortes d’œuvres d’art total, entre sculpture, musique, photographie et cinéma, formant des paysages nés de l’éclatement spatial d’un film, et articulés autour d’objets récurrents, à la fois sculptures dans l’espace et accessoires, voire personnages à part entière.

Fondé sur un dense réseau de références, intentionnelles autant qu’intuitives (et dont les contours, parions-le, dépendent autant du spectateur que des artistes) l’œuvre procède d’un jeu de non contrôle ou de « lâcher prise » théorique, laissant la part belle à l’imaginaire. Reposant sur l’émergence du hasard à l’intérieur d’un programme établi, c’est une sorte de relais poétique du discours qui en détermine les formes.

Parmi les motifs cachés dans les plis de la narration, on trouve les questions de l’élan vital et de la stagnation, du progrès ou de la déchéance, jamais de manière manichéenne (ni même dialectique), mais dans une logique de tension identitaire, comme les deux faces d’une même réalité. Cette unité des contraires est très présente dans l’écriture filmique de Romain Kronenberg, de même que la figure d’un temps retroussé ou replié sous la forme d’un arc tendu, entre puissance et fragilité. Une tension mécanique que l’on retrouve parfois dans les sculptures fonctionnelles du designer Benjamin Graindorge, invité à collaborer à trois projets du cinéaste.

S’appuyant sur une résurgence du fantastique et du mythe dans le réel contemporain, c’est le regard que l’œuvre porte sur un état du monde actuel qui est le plus troublant, éclairant en lumière indirecte les marques d’un changement de civilisation, entre résistance, résignation, espoir et destruction.

PUTTING TIME BACK INTO THE CITY: IMPRESSIONS FROM THE 3RD MARDIN BIENNIAL (excerpts) – Gökcan Demirkazık

What happens when references are too far removed from one another, when myths, the mythologized and facts collide and collapse onto one another? So long after sunset and so far from dawn (2014), Paris-based artist Romain Kronenberg’s arresting video, juxtaposes new high-rises being built in outer Mardin with the stoic yet somber remnants of the Armenian medieval city of Ani (located in present-day Kars). The apartment blocks rise seemingly in the middle of nowhere, encircled by the vast emptiness of Mardin plains, as the story of the fall of the Titans is narrated through subtitles. Minimal modulations of the two-tone electronic ambient sound occasionally mix with something akin to a whistle; the camera cuts from one view to another, switching between the abandoned and the not-yet-occupied.

In the video, the cranes over construction sites become “the great columns that support the sky,” whose guardian, Atlas, not only has to bear the weight of the heavens, but also that of loneliness. The absence of human activity, which will soon materialize anyways in the newly built environment, allows one to see more clearly how the ruins of Ani constitute memento mori for the expanding city. Kronenberg extends the “temporal relief” in Aktaş’s work, the suggested locus of all mythology, into a Bergsonian time spiral, and overlays it with elements like love and faith that immediately recall cycles of life. The simultaneously (homo)erotic and messianic addresses of the unidentified narrator to Atlas subvert a monolithic understanding of myth-making (in the Greco-Roman tradition) limited to patriarchal struggles among gods and demi-gods, and Zeus’ violation of beautiful women.