Marcher puis disparaître

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MARCHER PUIS DISPARAÎTRE – 2013 – film (45min) / installation.

FILM – Le film Marcher puis disparaître déroule la trajectoire d’un homme qui, arrivant du lointain, traverse le quotidien d’une petite ville turque dont il observe les usages et les lieux au lever du jour : un café, l’ancienne mosquée, les rues qui s’animent, une boulangerie, les jeux sur les tables des cafés. L’homme gagne les limites de la ville que dessine le ballet des camions puis reprend la route, s’enfonce dans les terres et s’éloigne peu à peu de la civilisation ; il traverse un village abandonné puis, à la nuit tombée, franchit l’œcumène et découvre un immense lac salé où il s’abandonne lui-même au climat. À travers ce chemin, le marcheur crée le lien entre la ville et le lac et ouvre alors un dialogue entre des symboles opposés : collectif et individu, concret et abstrait, réel et théorique, documentaire et ficionnel.

INSTALLATION – L’installation Marcher puis disparaître invite à découvrir le film dans sa linéarité accompagné des traces, témoignages et éléments de sa fabrication. Dans l’installation se mêlent trois sculptures (des bâtons de marche manipulées dans le film par le personnage principal), plusieurs photographies témoignant du contexte du tournage et en particulier de la ville de Sereflikochisar, trois impressions 3D déposées sur une vue aérienne du lac salé, lieu du tournage et le film lui-même. Ce dispositif est sans cesse en mutation et en recherche.

CREDITS – MARCHER PUIS DISPARAÎTRE (43 minutes, stereo, 16:9, colour) Un film de Romain Kronenberg – sculptures de Benjamin Graindorge – musique & son de Romain Kronenberg – produit parToo Many Cowboys (Clément Postec), avec le concours du Centre National des arts plastiques (Image/Mouvement), l’aide de la Fondation nationale des arts graphiques et plastiques et le soutien du Centre national de la cinématographie et de l’image animée (Nouveaux médias). Collection FNAC (Fonds national d’art contemporain)


at Onomichi museum, Rendez-vous exhibition (Japan)

at Nuit Blanche of Kyoto, Villa Kujoyama

at Villa Bernasconi – Geneva (2015)

at Mardin Biennial – Turkey (2015)

at Gaîté Lyrique – Paris (2015)

in Sereflikochisar – Turquie (2014)


MARCHER PUIS DISPARAITRE [FR]
par Damien Marguet

Une grande ville vue de loin, frappée d’une douce lumière, comme au début d’un conte. Son nom même paraît tiré d’un rêve : Şereflikoçhisar, le « château des honorables étreintes ». Par où commence Marcher puis disparaître. Plan après plan, Romain Kronenberg nous fait entrer dans cette cité turque, sans jamais effacer complètement la distance. Il fait attention à l’étrangeté des choses et nous communique ce sentiment propre au voyageur, qui se découvre « chez lui » alors qu’il est « à l’étranger ». Minarets éclairés, feux dans la campagne, aube bleue, gestes des joueurs : toute cette vie inconnue apparaît familière. « Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas ».

À l’étranger, le réel échappe, s’ouvre à la fiction, aux histoires possibles, incertaines. Un homme près de cette ville. Lui aussi vu de loin, qui descend une colline. D’où vient-il ? De quel récit, de quel mythe nous arrive-t-il, avec ses bâtons de pèlerin, sa barbe hirsute, son dénuement ? Quelle peut être sa destination ? Le désert probablement, celui des mythes, de cet imaginaire auquel il appartient. Şereflikoçhisar ne saurait l’accueillir, il n’y est qu’un passant.

Marcher puis disparaître ne cesse de confondre les genres : documentaire, fiction, performance… Précisons que ce titre se rapporte à un film ainsi qu’à un site internet (www.marcherpuisdisparaitre.com). Le premier retrace le parcours effectué en août 2013 par Romain Kronenberg entre la cité de Şereflikoçhisar et le Tuz Gölü, le grand lac salé qui la jouxte. Le second vise à cartographier le territoire concerné et à documenter cette expérience. Ce sont deux représentations d’un même site, deux traces d’une même épreuve. Cette dualité questionne notre rapport au monde, un monde toujours déjà représenté, inventorié, déchiffré, celui des satellites et des maps, qu’il est devenu difficile, voire impossible d’habiter. Le film part de cette impossibilité à laquelle il répond par des actions. D’abord marcher, choisir la marche comme façon d’être au monde, sans but précis. Puis (pour ?) disparaître. Parvenir n’importe où « pourvu que ce soit hors de ce monde ! » En soi peut-être, enfin se reposer en soi. Trouver une station, une posture qui autoriserait l’arrêt, assurerait un équilibre.

L’homme s’éloigne de la ville par les routes qui conduisent au lac salé. À la fraîcheur matinale, à la quiétude de Şereflikoçhisar succèdent la chaleur et l’hostilité de ces langues de bitume où circulent d’énormes camions. « Fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort » écrit Baudelaire. La puissance du soleil, la plénitude de la lumière sont formidablement restituées par le film. Confronté à ces titans mécaniques que sont les véhicules, exposé aux forces de la nature, le marcheur paraît fragile. Cette fragilité révèle l’extraordinaire capacité du corps humain à tenir, à résister. L’homme qui marche au désert défie par sa verticalité l’étendue qui l’entoure. Il affronte l’éternité du monde, de la terre et des astres, combat qui porte le nom de « conscience ».

Marcher puis disparaître participe tout autant d’une expérience cinématographique que d’une recherche géométrique et chorégraphique. Le marcheur, Benjamin Graindorge, est designer de profession. Il a directement collaboré à la réalisation du film, notamment par l’invention de structures et de motifs graphiques. Ce travail fait appel à un minimum de matières, de supports : son corps qu’il plie, pose, tend selon les plans ; trois bâtons en bois (aidant à la marche, à l’appui du corps, ils revêtent au cours du film un caractère rituel, magique) ; quelques bandelettes noires et des formes numériques abstraites. Il y a dans cette démarche une ambition architecturale, comme s’il s’agissait de construire en filmant, d’élaborer au moyen du cinéma une configuration, un agencement, un lieu possible d’habitation. Là où se reposer. Où disparaître.

L’homme est au milieu du lac, surface blanche, plane et sans limite. Les images d’une usine de sel, quelques notes de guitare annoncent l’engagement d’un processus. L’homme cherche une façon de s’appuyer, de s’installer. Une pose qu’il pourrait conserver. Puis il se défait de ses bâtons qu’il agence en un triangle mystérieux. (Piège ? Abri ? Totem ?) Il paraît accepter la pesanteur. S’abandonner. Il s’assoit, tandis que des formes synthétiques, rondes, lisses surgissent au loin, se rapprochent. L’air vibre, tout semble fondre et se confondre sous l’effet de la chaleur : réel, imaginaire, corps, sel, ciel, sons et textures.

Le film de Romain Kronenberg, à l’instar du poème de Baudelaire, s’achève par un cri de l’âme déchirant l’espace de la représentation. L’irruption de formes abstraites au sein de la photographie signale qu’un être humain est là, qui ne peut être au désert sans y voir, y dessiner un mouton. Le lac salé est une page blanche prête à accueillir l’idée, le verbe, la forme. Mais ce cri, ce désir fou d’autre chose, d’une autre vie, d’un autre monde, cette prise de conscience produit du mystère. Il donne sur l’abîme, un abîme auquel seule la musique peut répondre.

Marcher puis disparaître s’interrompt alors que tout est suspendu, sens et mouvement. L’expérience est terminée, il n’y a rien à en conclure. L’épreuve transforme, laisse des traces qui ouvrent sur d’autres épreuves. Le cinéma auquel travaille Romain Kronenberg ne veut rien dire. Il fabrique, il fabrique en montrant. Il fait faire (des voyages, des objets, des rencontres…), et d’abord fait regarder. Regarder n’est pas comprendre, du moins pas immédiatement. Le regard implique une distance et appelle au respect du mystère de l’autre. Sans cet épreuve de l’Étranger, pas de connaissance de soi. Le Propre ne se perçoit qu’en déplacement. Rien à faire, il faut se remettre en marche.


CINEMA/PAROLE #16 – Collège des Bernardins, 31 mai 2015
Compte rendu [FR]

Marcher puis disparaître a été tourné en Anatolie Centrale (Turquie), près de Şereflikoçhisar, une petite ville elle-même proche de Tuz Gölü, qui est un lac salé que Romain Kronenberg a découvert alors qu’il tournait un road movie en 2011. Şereflikoçhisar est une ville modeste, à dimension variable, et  qui frappe par son absence de relation avec le lac salé, qui ne se trouve qu’à quelques kilomètres. Aucun signe de la présence du sel n’est visible dans la ville. Il y a comme une étanchéité entre deux espaces qui a fait naître le désir de tisser un fil entre ces deux environnements, qui ont leur plasticité et leur temporalité propres, la ville désignant le territoire du collectif, de l’espace social, et partant, de la possibilité du documentaire, et le lac salé, celui de la solitude, du retour à soi, et, formellement, de l’abstraction. Marcher puis disparaître trace un chemin entre deux possibilités filmiques, qui sont également comme deux faces de la personne humaine, sociable et inscrite dans une dynamique extérieure, mais aussi secrète et spirituelle. Le lien entre ces deux espaces, à la fois physiques et intérieurs, s’est construit autour de la question de la marche et les bâtons, d’abord conçus pour soutenir les efforts du marcheur dans sa traversée du paysage, deviennent des supports d’équilibre, un point de rencontre entre le réel et l’imaginaire, la vie sensible et la contemplation, le documentaire et cette pure forme abstraite vers laquelle le film est tendu.

Un cadre de réalisation s’est proposé en fonction de la grande légèreté, la grande souplesse qu’il autorisait dans la mise en oeuvre de cet itinéraire, qui s’est écrit tout entier pendant le tournage, quand le film à fait l’épreuve du réel en quelque sorte. La seule idée précise qui a guidé ce cheminement, c’était de rendre possible, de manière sensible et physique, ce passage du concret à l’abstrait, du documentaire à une plasticité, du monde à la contemplation intérieure. Les modalités de ce passage se sont trouvées elle-même dans l’expérience du tournage, qu’il n’était pas possible d’anticiper, sinon dans sa configuration initiale, qui devait être le plus simple possible. En ce sens, Marcher puis disparaître résulte de l’expérience d’une forme préalable qui déploie son propre contenu. La pensée minimale que le film développe se donne moins comme une intention initiale que comme le résultat d’un processus qui a sa nécessité intrinsèque.

C’est en cela que Marcher puis disparaître a véritablement à voir avec la marche et le cinéma, comme pratique mais aussi comme lieu d’accueil des images. Un objet filmique en effet ne peut jamais se réduire à une information dans une image, car il apporte avec lui une dimension d’expérience qui lui est tout à fait propre. Ce que la projection de Marcher puis disparaître met particulièrement en évidence, c’est que le film lui-même, s’il veut les donner à voir, doit franchir toutes les étapes qui permettent de joindre le lac salé depuis la ville de Şereflikoçhisar. Traverser un territoire à pied change notre rapport au monde et à nous-mêmes, en inscrivant ces relations dans une temporalité qui est celle de la marche et que le film retrouve à sa manière. Le film lui-même marche et découvre la singularité d’un paysage qui ne peut être éprouvé que dans et par l’épreuve d’un itinéraire conduit avec lenteur, sous un soleil puissant, une chaleur qui se montre elle-même dans le concret de ses effets et en manifestant la nécessité de l’ombre. La marche est pleine épreuve d’un territoire où le film, comme celui qui y chemine, est exposé. Ce qui donne à la marche tout son poids pour la pratique artistique qui s’en saisit, c’est cette ouverture qu’elle apporte, et que notre attention doit épouser, à une infinité de détails.

Le terme d’exposition est, s’agissant de Marcher puis disparaître, particulièrement à propos, puisqu’il s’agit d’un projet qui se décline pour plusieurs contextes et environnements. Il est du reste important que le regard puisse rencontrer des formes dont il ne n’est pas possible de dire a priori de quel registre ou de quelle pratique elles relèvent. Marcher puis disparaître est un objet modulaire. Pensé en premier lieu pour la salle, qui seule permet de lui accorder le temps et la patience qu’il demande, le film est également à sa place dans les espaces de l’art contemporain, notamment par les bâtons de marche qui en tant qu’objets ont en quelque sorte vocation à être montrés en galerie. Au-delà, les formes modélisées en 3D qui s’inscrivent dans l’image à la fin du film font songer au land art, et disent à leur manière qu’une intervention sur le territoire, d’une certaine manière, a été opérée par la marche. Ces formes, dont la facture et les réactions, en terme d’ombres projetées notamment, se tiennent dans un non respect des phénomènes naturels,  opèrent un déplacement et peuvent de cette manière se donner plus directement comme une image de la pensée, comme l’extrême approfondissement d’une contemplation accordée à l’espace ouvert par le cinéma et tournées vers des lignes, des perspectives d’une simplicité qui, à la source et au terme du film, lui donne son sens et son enjeu véritables. Car c’est par cette simplicité qu’un film peut donner au regard ce qu’il a en propre, une durée, un temps, une musique reçus en eux-mêmes, et être ouvert à des signes ambivalents et non revendiqués – un fou et un pèlerin se tiennent ensemble derrière un même visage – qui gagnent l’écran librement et découvrent en lui une forme spirituellle qui vient du lointain et le traverse, pour nous atteindre.


FILM – (English title : To walk then disappear) The film Marcher puis disparaître unfolds the trajectory of a man who, coming from the distance, goes through the daily life of a small Turkish city whose customs and places he observes  at dawn : a café, the old mosque, streets coming alive, a bakery, games on some café tables. The man reaches the boundaries of the city that draws the ballet of trucks, and then hits the road back, heading for no man’s lands : he crosses and abandoned village and, at the sunset, breaks through the ecumene and discovers a vast salt lake where he abandons himself to climate. Through his path, the walker links together the city and the lake et then starts a dialog between opposite symbols : the collective and the individual, the concrete and the abstract, the real and the theoretical, the documentary and the fictional.

INSTALLATION – In the installation Marcher puis disparaître the film is shown linearly, accompanied by traces and elements of its making. In the installation are gathered three sculptures (walking sticks manipulated by the main character in the film), several photographs showing the context of the shooting and particularly the city of Sereflikochisar and three 3D prints left on an aerial view of the salt lake Tuz Gölü. This display is constantly mutating.

CREDITS – MARCHER PUIS DISPARAÎTRE (43 minutes, stereo, 16:9, colour) A film by Romain Kronenberg – sculptures by Benjamin Graindorge – music and soundtrack by Romain Kronenberg – producer Too Many Cowboys (Clément Postec), avec le concours du Centre National des arts plastiques (Image/Mouvement), l’aide de la Fondation nationale des arts graphiques et plastiques et le soutien du Centre national de la cinématographie et de l’image animée (Nouveaux médias). Collection FNAC (Fonds national d’art contemporain)

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