Ad Genua

Ad Genua (lat. to the knees) is a musical performance lasting 33 minutes. The music is inspired by the first 33 seconds of the eponym composition by Dietrich Buxtehude, that is the second out of seven cantatas constituting the Membra Jesu Nostri (lat. le limbs of our Jesus). This religious music that Buxtehude composed in 1680 sounds contemporary to me, as a few other ones from the same period. In this performance, I experiment to stretch sixty times the duration of each note that I interpret with the electric guitar and the electronic bow (ebow). The performance is a balance between classical and contemporary.

Ad Genua (lat. aux genoux) est une performance musicale de 33 minutes. La musique est inspirée par les 33 premières secondes de la composition éponyme de Dietrich Buxtehude, qui est la deuxième des sept cantates constituant l’oeuvre Membra Jesu Nostri (lat. les membres de notre Jésus). Cette musique religieuse composée en 1680 a des accents contemporains par son caractère modal, comme quelques autres compositions de la même période. Dans cette performance, j’interprète à la guitare électrique et à l’archet électronique (ebow) la musique que j’étire soixante fois. La performance est en équilibre entre classique et contemporain.

SCENOGRAPHIES ACOUSTIQUES AUX AILLEURS NOSTALGIQUES
par Marianne Rapegno pour la revue Archistorm (2008)

Romain Kronenberg est compositeur en électro-acoustique et artiste émergeant de la scène française. Fort de l’ouverture transdisciplinaire de sa formation à l’IRCAM, il crée des scénographies sonores pour la Comédie Française et compose sur les chorégraphies d’Hervé Robbe au Théâtre de la Ville à Paris. Le dialogue qu’il instaure entre ses créations musicales et le travail d’artistes contemporains tels Ugo Rondinone, Pierre Huyghe, Melik Ohanian ou Ange Leccia, se prolonge depuis quelques années à travers des œuvres plus personnelles qu’il présente dans les lieux clés de l’art contemporain. En 2005 à la Fondation Cartier puis en 2006 au Palais de Tokyo, Romain Kronenberg présente sa première performance. Au cœur de l’espace muséal, Drone dawn (« drone de l’aube ») crée un bourdonnement intense de notes tenues par quatre musiciens qui au terme de quatre-vingt dix minutes parviennent à accorder leurs guitares électriques. Le choix du multiple pour aller vers une tonalité unique est redoublé par les lumières artificielles installées hors œuvre dans les jardins de la Fondation Cartier. Décloisonnant les verrières du bâtiment de Jean Nouvel, les variations croissantes et décroissantes, récréent artificiellement et en accéléré le mouvement de l’aube au crépuscule. A l’extérieur de cette vitrine poreuse, une jeune comédienne assise contre la paroi de verre, dos au public, ouverte au jardin, devient sculpture immobile aux contours sans cesse modifiés par les effets lumineux. Cette performance fait l’objet d’un enregistrement vidéo en diptyque présenté à la galerie Magda Danysz en 2007, et fait basculer l’immatérialité sonore que développe Romain Kronenberg dans le domaine du visuel.

Ses courts-métrages se construisent sur le postulat d’une composition classique en polyptique, tableaux d’un urbanisme ou d’une nature venant absorber le caractère humain qui l’occupe. Les personnages deviennent simples présences aussi bien que figures de l’absence, à mi-chemin entre les inconnus romantiques de Caspar David Friedrich et les personnages de Edward Hopper surpris dans leurs observations solitaires.

Dans son installation vidéo Fernweh (2007), il met en scène de jeunes hommes assis à même le sol dans une atmosphère obscure troublée par la lumière froide d’un écran plasma placé à leur côté. Cet écran, fenêtre sur un horizon-frontière immobile entre la mer et le ciel, tableau quasi abstrait, support à toutes dérives mélancoliques apparaît comme une mise en abyme du sentiment intérieur des personnages. Le titre qui signifie en allemand « nostalgie de l’ailleurs », exprime au mieux le sentiment que l’artiste apporte à toutes ses propositions. De la bande sonore associée à cette pièce, ce même caractère se dégage. Sur des phrases lointaines récitées en anglais par une voix masculine, la musique électronique sonne chaque seconde comme pour rappeler le rythme du temps qui défile en paradoxe avec les images immuables.

S’il introduit la figuration dans un contexte pourtant abstrait -visuel et sonore- Romain Kronenberg ne décrit pas les figures de l’errance ou de la dépression mais plutôt de l’éloignement, de la suspension. Cette dématérialisation de la structure harmonique -ou disharmonique – qu’il modèle, les rythmes, temps et mouvements qu’il définit sont des outils sonores que Romain Kronenberg redéfinit dans ses approches plastiques.

Au fil de ses récentes recherches, il semble prendre à rebours les questionnements de la musique minimaliste et des avant-gardes musicales du XX° siècle. Dans le cadre de sa résidence au Pavillon au Palais de Tokyo, en mars dernier, Romain Kronenberg radicalise sa démarche en jouant lui-même sa performance Ad genua. Rompant avec l’artifice lumineux, c’est au crépuscule qu’il invite le public à participer au déclin naturel du jour. Il dilate et discipline dans un drone une adaptation de l’Ad Genua de Dietrich Buxtehude qu’il porte aux confluences improbables entre partition baroque et acoustique électrique. Sous l’écriture sacrée, le drone n’est plus le bourdonnement d’une musique expérimentale, il n’est pas non plus le grondement wagnérien, prélude terrible de l’Or du Rhin ; s’il en conserve le sublime c’est bien plus de sa nature spirituelle qu’il tire sa puissance. La musique irradie et invite le public à la concentration et au recueillement. Ce flux électrique pourrait se contenter de jouer habilement des contrastes au sein d’un centre d’art ; pourtant, libéré au pied du Woody wood wall de Stéphane Vigny –co-résident pavillonnaire-, devenu orgue végétal, vitrail opacifié, écrin cathédrale pour cette recomposition religieuse, il prend toute sa dimension mystique.

L’agencement musico-plastique basé sur l’utilisation du drone peut renvoyer à d’autres oeuvres comme à la Dream House de La Monte Young et de Marian Zazeela, mais Romain Kronenberg préfère peindre avec la lumière naturelle et ne cherche pas à introduire le spectateur dans une dimension onirique. Il suggère plutôt un moment d’absence que l’imaginaire n’est pas destiné à occuper. Il s’appuie davantage sur une dialectique du vide que du plein. Il s’éloigne de l’ornemental et du foisonnement baroque et choisit la mesure.

S’épargnant les références savantes, Romain Kronenberg crée avec rigueur des sonorités aux contours mystérieux, qui s’éprouvent plus qu’elles ne se contemplent. Suivant le cycle des styles, il tourne le dos à la duperie du spectaculaire et renoue avec l’équilibre classique qui reste la seule promesse d’une recréation possible.